Je devais avoir 9-10 ans. En vacances avec mes parents. Je regardais ces groupes de jeunes adultes au bord de la piscine. Dragouillant. Rigolant. Se saoulant. Et je me disais qu’un jour, je serai à leur place.
Et puis, j’ai grandi. Tant bien que mal. J’ai l’impression d’être recouvert de bleus, bosses et autres marques de lutte. Je n’arrive pas à saisir comment on fait. Pour se mêler aux autres. Pour profiter simplement de ces mêmes autres. Pour garder tous ces autres.
Moi. Je n’arrive pas à savoir comment on fait pour devenir l’un de ces jeunes adultes au bord de la piscine.
La faute à qui ? Peut-être que personne n’est venu me sortir de ma chambre d’ado, finalement. Celle où je m’enfermais. Avec mon monde à moi. Monde trop particulier pour que mes deux frères souhaitent/puissent y entrer. Des rêveries partout. Mais à vivre seul. Et seul, on n’apprend pas les Autres.
Je ne saisis donc pas les mécanismes liant les personnes. Je ne les comprends pas. Et je me retrouve à, sans cesse, rejeter/combattre les personnes s’approchant de moi.
Hervé disait que je « testais » trop mes amis. Constamment. « Tu nous testes et tu nous notes à la moindre erreur. En fait, avec toi, on a pas le droit à l’erreur ». J’ai plusieurs fois évoqué le manque de reflet de moi dans les autres. Pas de reflet narcissique. Mais un simple renvoi. Comme un sonar. Savoir qu’il y a un écho. Pour me placer. Exactement cela. J’ai besoin de connaître ma place stricte.
La place d’un robot de cuisine c’est cette étagère dans la cuisine. Le pot à crayons se pose sur le bureau dans le salon. Le miroir est dans la salle de bain. Le parapluie dans l’entrée. Le lit dans la chambre.
Et Moi. L’impression d’être le robot de cuisine que l’on a mis dans le pot à crayons sur le lit. Je ne comprends pas. Je suis toujours perdu. Et toujours à me poser la question « Sommes-nous amis ? ».
La réponse est toujours négative. Parce que les éléments ne collent pas. Je ne suis pas à ma place. Je suis dans le pot à crayons. Et lui non plus n’est pas à sa place. C’est une horrible impression constante.
Malgré cela, je lutte. Ma place est relative. Pas absolue. Je peux être pleinement heureux même dans le pot à crayons. Même s’il n’est pas à sa place non plus. Même si rien a de sens.
Mais c’est très dur. Cette impression de ne jamais être à sa place.
Alors on vous rassure. Sur votre place. Sur votre soit-disante valeur. Je me sais remplaçable. On s’acharne à me dire que non. « Hier soir tu nous as manqués : le grain « mon prénom » n’était pas là. Essaie de profiter des amis simplement sans trop te poser de questions ». C’est le texto que m’a envoyé Lance lorsque j’ai exprimé mon malaise. Alors ça signifie que l’on est amis ? Je « manque » ? Mon « grain » ?
J’y ai cru.
Et puis ils ont planifié leurs vacances ensemble. Et je ne suis pas dans les plans. Je n’en ai rien su. On se réveille un matin et l’on découvre que ses potes, ceux avec qui vous avez fait les fous toute l’année. Ceux que vous avez le plus côtoyé. Ceux pour qui vous aviez cessé de chercher votre place. Ils sont tous partis. Ensemble. Sans vous en parler.
Et depuis qu’ils sont partis, j’analyse tout. Pourquoi ? Pourquoi on ne m’a rien dit ni proposé ? Où est-ce que j’ai merdé ? Je leur « manquais ». J’étais un « grain ». J’ai de la peine. Tenu à l’écart.
Ma place ? Je ne serai pas avec eux au bord de la piscine. Et cet été. C’est une énorme erreur. L’été où je me retrouve coincé à la maison. Enfermé dans ces murs qui m’ont depuis toujours empêché de convenablement me lier. Confiné avec Moi seul. L’Eté où j’avais Besoin que l’on me sorte de là.
Et autour de moi les autres groupes. Là où tout est coordonné. Planifié. A sa place. Et où tous seront au bord de la piscine, entre amis. Ils y arrivent. Eux.
Il me reste BS. Restait. L’ennui d’une machine comme moi, c’est que le temps que je perds à calculer ma place, elle se retrouve prise. Prise par un autre. Alors je marche derrière eux. Mais je ne profite pas. Ca ne me fait rien. Je me sens inutile. Invisible. En trop. Vraiment en trop. Où dois-je me placer ? A gauche ? A droite ? Entre les deux ? Rester à l’arrière ? Je suis de trop. Et je me demande à quoi ça sert que je m’acharne.
Revivre la Maison ? Moi et mes deux frères : 3 = 1 + 2. Et non, 3 = 3. C’est pour ça que ça ne marche pas. Parce que 3 = 3 ça n’existe pas. Moi je ne comprends que lorsque ça va par paire. Ca marche par deux. Il me faut un 2. A trois ça coince.
Alors, c’est simple finalement. « Est-ce que nous sommes amis ? » Non. Mais ça n’a plus aucune espèce d’importance. Vraiment. Un Robot n’a pas besoin d’amis.
Il me faut juste du courant. Et des données. Ah et un peu de fromage pour la souris.
// « Starting Today » – Natalie Imbruglia.