Le Prince qui court dans la Nuit

Le Garçon aux Pieds Nus

Il a neigé je t’aime aujourd’hui.

Il a neigé aujourd’hui. Des flocons. Puis plus rien. Puis des flocons à nouveau. Et plus rien. Grand soleil. Un petit évènement rare en ce début Avril.

Les Mardis, Jeudis et Dimanches. Je passe la soirée chez mes Parents. On tourne avec mes Frères pour couvrir un maximum la semaine. Décharger un peu notre Mère de l’Alzheimer de Papa. Et aider au mieux.

Être présents surtout.

Ce soir. En le couchant. Alors que je couvrais ses épaules avec la couverture. Mon Père m’a dit qu’il m’aimait beaucoup. Spontanément. Et c’est la première fois qu’il le dit comme ça.

Il a toujours été pudique sur ses sentiments. Et je me souviens que les seules fois où il se lâchait un peu c’était juste après nous avoir grondés quand on était petits. Il revenait vers nous et nous demandait de ne plus recommencer nos bêtises. Parce que ça lui faisait mal au coeur de nous punir – je parle des réprimandes parentales habituelles de parents maghrébins des années 90′ hein : la ceinture ou la chaussure.

Et puis, il a arrêté de nous gronder. Pour moi, c’était juste après mes neuf ans. Il me disait que c’était honteux qu’il m’engueule parce que j’étais grand maintenant. J’étais juste devenu plus grand que Lui et il considérait que j’étais un homme à présent. Plus un enfant.

Ce soir. Alors même qu’il ne se souvient pas toujours de mon prénom ni de qui je suis exactement – je suis tour à tour son fils, son frère ou un vieil ami d’enfance. Mon Père m’a dit je t’aime. Et ça aussi c’est exceptionnel.

Il a neigé je t’aime aujourd’hui.

Kaléidoscope Suggestif

M26 – Dans un monde où tout est surexposé, le truc le plus cool à faire est de rester mystérieux.

C’était la décision que j’avais prise en créant ce blog. Ne jamais y mettre ma tête.

Et ça m’allait parfaitement. Au début. Quand il y avait ce personnage – Beur-Boy et que je me cachais derrière. Parce que je ne l’assumais pas complètement.

Mais à partir du moment où j’ai laissé tomber ce masque. Je dois admettre que. Les choses ont changé.

Au fond de moi. Au fur et à mesure que je me dévoilais par mes billets. J’avais envie de m’exposer. De me montrer.

J’enviais. Et j’envie toujours un peu les blogueurs ou twittos qui sont à découvert. Je les trouve plus libres. Plus intrépides. Sans peur. Et j’ai l’impression que. Parce qu’ils offrent leurs visages, leurs vies. Ils fédèrent beaucoup plus.

Moi. J’avais peur d’être confondu avec ce que j’écrivais. Peur d’être reconnu. Par des proches ou le travail. Mais aussi et surtout par de mauvaises personnes. La crainte de la viralité d’Internet m’a très tôt amené à me protéger.

Cacher ma tête. C’était me préserver.

Paradoxalement. N’être qu’une nuque. Qu’un bout de corps sans tête. Tout cela. Amenait les gens à vouloir en savoir plus. Cela intriguait. Faisait fantasmer. Car dans un monde où tout le monde s’expose sans arrêt. Réussir à maintenir son mystère est un pouvoir.

Alors oui. Ma tête est là quelque part. Suivez les petits cailloux blancs. Mais elle n’apporterait finalement rien à ce que j’écris et aux messages que je souhaite faire passer.

Elle ne me servirait qu’à nourrir mon égo, mon côté attention whore. Un Dîtes-moi que je suis beau virtuel. Rien de plus, me concernant.

C’est la raison pour laquelle. Après toutes ces années à me cacher tout en enviant ceux qui se montraient. Je préfère continuer à garder le mystère.

Une façon également pour moi de le dire.
Je ne suis personne.

Le Garçon aux Pieds Nus, Mélancolie Apocalypse

M11 – c’est épouvantable d’être celui qui se souvient.

J’en parle assez souvent. Je souffre d’hypermnésie.

Je l’ai longtemps perçue comme un don. Mon petit plus. Mon petit pouvoir magique. Qui me permettait de me souvenir à l’infini de détails précis mais aussi parfois quelconques.

Le plus souvent des souvenirs personnels. Des odeurs. Des couleurs. Des dates. Des paroles. Des gestes. Des sensations. Des moments-clés. Des plus embarrassants. Des anodins. Des dérisoires.

Des éléments que tout le monde aurait oublié sauf moi.

Parce que je ne le peux pas. Parce que je n’ai pas la possibilité de sélectionner ce que je souhaiterais « sauvegarder ». Une sorte d’habilité incontrôlée.

C’est épouvantable d’être celui qui se souvient.

On est coincé dans le passé. Perdu dans ses souvenirs. Les pages ne sont jamais tournées. Elles subsistent. Pas un seul jour ne passe sans que l’on ait en mémoire un événement, un lieu, une personne. On est toujours en train de compiler des données révolues.

Compiler. Emmagasiner. Collecter. Sans cesse. Et chaque fois qu’un souvenir ressort. Très souvent de façon inopportune. Le ré-analyser encore et encore.

Et quand cela arrive, je suis persuadé que les gens voient sur ma figure la même roue arc-en-ciel qui apparaît sur l’écran de mon Mac quand il rame.

Et c’est souvent tellement absurde. Et ça bouffe de la place pour rien. Et ça fait mal à la tête.

Ce n’est pas juste d’être celui qui se souvient quand l’Autre peut oublier. Je peux revoir chaque rupture. Mais eux, se souviennent-ils seulement de mon visage, de m’avoir connu ?

C’est la raison pour laquelle je dis que souffre d’Hypermnésie et non que j’en suis doté.

Mais j’ai appris à vivre avec. Et paradoxalement, je serais effrayé à l’idée d’en être dépourvu. C’est à Moi. C’est Moi.

Lorsque je regarde mon Père perdre ses souvenirs les plus précieux chaque jour. Je redoute le jour où je perdrai les miens moi aussi. Et si jamais je devais à mon tour être atteint d’Alzheimer, est-ce que ce serait encore plus grave chez moi qui suis hypermnésique ? Est-ce que je les perdrais plus rapidement ?

Bloguer devait me permettre de me libérer un peu l’esprit en évacuant mes souvenirs et en les mettant en forme pour que je puisse les classer et les archiver. Mais avec le temps, je crois que bloguer m’a avant tout permis de les mettre en sécurité. Pour les jours où je n’y aurai plus accès.

C’est effrayant d’être celui qui se souvient. On a accès à un musée rempli de souvenirs qu’on est maintenant le seul à posséder. Pour se remémorer sans cesse des personnes qui nous ont, elles, potentiellement oublié.